Paca Rimbau (Horizon/CLAE) : Dans le cadre des activités de votre association (Chachipe), vous avez suivi l’évolution de la situation en France. Pourriez-vous nous en faire un résumé ?

Karin Waringo (Chachipe): La France abrite depuis des années une communauté de Roms roumains. Beaucoup d’entre eux sont venus au début des années quatre-vingt-dix, lorsque la France a levé l’obligation de visas pour les citoyens roumains. Certains d’entre eux ont pu obtenir un titre de séjour et même le droit de travailler.

Avec l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, tout ceci a été paradoxalement remis en cause. En effet, la France a adopté une loi qui soumet l’entrée et le séjour des ressortissants roumains et bulgares à des conditions très strictes et limite leur accès au marché du travail. Sans emploi, impossible de se maintenir en France. Les ressortissants de ces deux pays, dont les Roms, sont donc forcés à de perpétuels allers-et-retours,et voilà ce qu’on leur reproche aujourd’hui.

Le débat actuel repose sur des motifs racistes et anti-Rom : Le secrétaire d’Etat français aux Affaires européennes, Pierre Lelouche a récemment laissé entendre, dans une interview sur France Inter, que l’ensemble des Roms roumains, – il a parlé de 2 millions de personnes – , seraient prêts à s’installer en France, ce qui n’est absolument pas le cas ! Les ONG parlent d’une présence constante de 10000 à 15000 personnes auxquelles on refuse des conditions de vie décentes et une intégration.

Paca Rimbau : Qu’en est-il de la situation au Luxembourg ? Au Festival des migrations, des cultures et de la citoyenneté du mois de mars, vous avez participé à une table-ronde du CLAE sur la situation des Roms en Europe, et vous avez évoqué le fait qu’il n’y a pas de Roms au Luxembourg.

Karin Waringo : C’est le point de vue officiel. Le Conseil de l’Europe a tenté d’évaluer le nombre de Roms dans ses pays membres. Dans la rubrique concernant le Luxembourg, il est marqué « No Roma/Travellers ». Pas de Roms ou de « Gens du Voyage ». Il s’agit des chiffres officiels. Pour le Gouvernement luxembourgeois, il n’y a pas de Roms au Luxembourg. Ce point de vue est, bien sûr, tout à fait irréaliste, mais c’est vrai que les autorités luxembourgeoises ont toujours essayé d’empêcher les Roms de venir s’installer dans le pays.

Dans le cadre de mes recherches historiques, j’ai pu retrouver des rapports de gendarmerie concernant des Roms bosniaques qui ont été renvoyé à la frontière. J’ai également retrouvé un article concernant un groupe de Roms venu de Lorraine pour mendier au Luxembourg. Eux aussi ont été reconduits à la frontière.

Paca Rimbau : Là, on est en pleine actualité !

Karin Waringo : En effet, durant l’été 2007, la police grand-ducale a lancé une campagne de sensibilisation concernant la « mendicité organisée ». Dans ses propres publications, la police reste dans le vague et les allusions. Elle parle de groupes organisés et de bandes qui exploiteraient la charité des gens. Les mendiants sont décrits comme des gens d’apparence misérable qui viendraient souvent d’Europe de l’Est. Elle les accuse de simuler la maladie et le besoin et exhorte la population à ne rien leur donner. Elle a été beaucoup plus explicite dans ses communications avec les médias : Un reportage RTL met en avant une vieille femme, dont on dit qu’elle est roumaine. On ne dit pas qu’elle est rom mais cela se comprend. On parle également de réseaux qui viendraient recueillir la collecte des mendiants. D’après le rapport d’activité de la police pour l’année 2009, la police a dressé 1 636 procès-verbaux pour des faits de vagabondage et de mendicité. Or, la mendicité n’est plus interdite au Luxembourg depuis 2008. Et paradoxalement, le nombre de procès-verbaux explose : 130 en 2007, 639 en 2008 et 1 636 en 2009. Cela mérite une explication… 

Paca Rimbau : Que vous allez nous donner …

Karin Waringo : J’aimerais bien pouvoir comprendre ces chiffres, mais la Police nous refuse des explications. La seule chose que nous savons, c’est qu’il existe un accord entre la Police et le Parquet permettant à la Police d’inculper les mendiants roms de mendicité en réunion. Or, d’après les dires du substitut du Procureur, qui s’est exprimé dans Le Jeudi (2 septembre 2010), ces accusations sont essentiellement fondées sur des impressions. Je me demande depuis quand on peut punir une personne sur base d’une simple impression, tel que le fait de se déplacer en groupe. D’ailleurs, l’article 563.3 du Code pénal dit que le fait de mendier en famille n’est pas considéré comme mendicité en réunion !

Paca Rimbau : Ce que vous insinuez c’est la présence d’un arbitraire ?

KW : Exactement. Voilà pourquoi je m’étonne que la Police puisse agir dans l’indifférence la plus totale. Ces gens ne peuvent pas s’établir au Luxembourg et travailler normalement. En plus, on les empêche de pourvoir à leur survie !

Paca Rimbau : Et donc, vous et moi, nous sommes allées à leur rencontre !

Karin Waringo : Oui, nous voulions comprendre. Nous nous sommes rendues à Mont Saint Martin, une des localités dont on dit que proviennent les mendiants. Nous avons pu trouver des Roms roumains qui, après quelques hésitations, nous ont parlé de leur expérience au Luxembourg. Ils ont confirmé que la police luxembourgeoise saisit le produit de leur collecte. Or, ce qui m’a surpris, c’est qu’ils affirmaient ne pas recevoir de procès-verbal…

Paca Rimbau : Nous avons également rencontré des Roms français.

Karin Waringo : En effet, nous avons d’abord rencontré des Roms français ou « Gens du voyage », comme on les désigne dans le langage officiel. Contrairement aux Roms roumains, eux, ils vivent dans des roulottes, même s’ils ne se déplacent pas nécessairement.

Ceux de Mont Saint Martin nous ont dit qu’ils restaient sur ce terrain la plupart de l’année. En fait, il s’agit d’une aire de stationnement pour « Gens du Voyage », mis en place par la commune selon les exigences de la loi Besson1. Cette aire se trouve juste à côté de la route, dans une zone industrielle.

Il n’y a pas de verdure, et je n’ai pas vu d’aire de jeu pour les enfants. Or, ce qui m’a le plus choquée, c’est l’affirmation de la doyenne du groupe, – il s’agit en fait d’une famille – , qui nous a expliqué que la commune avait réparti sa famille sur plusieurs terrains. Pour moi, c’est une façon d’anéantir cette communauté, qui dépend de la famille pour renouveler ses pratiques culturelles.

Sarah n’était pas non plus très élogieuse par rapport à la situation au Luxembourg. Elle a encore une fois confirmé ce qu’on savait déjà à savoir, que les « Voyageurs » ne sont pas acceptés dans les campings. Et comme le Luxembourg n’a pas mis en place des aires de stationnements, ignorant par la même les recommandations du Conseil de l’Europe, impossible de stationner dans ce pays !

1La loi Besson exige que toutes les communes de plus de 5 000 habitants mettent en place une aire de stationnement destinée aux « gens du voyage ». Comme il ressort des récents sondages, la plupart des communes françaises ont failli à cette obligation, forçant les « gens du voyage » à camper dans l’illégalité.

Source : CLAE : Horizon 104, septembre 2010