21 février 2008 – Un ruban de tulle rose encadre la porte nº 9. Les jeunes mariés ne sont pas là, peut-être en voyage de noces. Trois mètres plus loin, en face des toilettes et des douches communes, la porte nº 8 ouvre sur l’appartement de Slobodan Milenkovic, 43 ans, et de sa compagne Milijana Jarzdic, 50 ans. Pas mariés, eux, et à la tête d’une famille recomposée installée depuis sept ans ici, dans ce camp de réfugiés serbes de Krnjaca, à une quinzaine de kilomètres de Belgrade.

Ils sont huit – les parents, les cinq enfants et la grand-mère -, répartis dans trois “appartements” : une porte, une pièce, une fenêtre. Chez Slobodan et Milijana, le côté cuisine est très meublé. En face, le mur est habillé de photos des enfants.

Dehors, le décor laisse voir des baraquements bien alignés, autrefois réservés aux ouvriers d’une entreprise de construction, des buts bricolés sur un terrain vague pour jouer au foot, et aussi des immondices. Les premiers voisins sont des Roms, à l’habitat bien plus précaire encore. De l’autre côté du Danube, Belgrade, la capitale, détourne le regard de ces Serbes réfugiés en Serbie – environ 220 000 personnes en 2007.

Slobodan Milenkovic et sa famille ont quitté Klina, leur village du Kosovo, le 15 juin 1999, alors que Milijana venait d’accoucher de la petite dernière, Jelena. Entassé dans la 4L familiale, ils sont parvenus au camp de Krnjaca en avril 2001, après un détour par le Monténégro.

“A mon arrivée, on m’a demandé ce que je savais faire”, raconte Slobodan. Il est carreleur : on l’a donc mis à contribution pour des travaux de réfection. Les places sont chères : la famille a attendu cinq ans avant de faire “officiellement” partie du camp de Krnjaca, 425 habitants.

Le Commissariat serbe pour les réfugiés prend en charge leurs dépenses de santé, leur logement, et leur offre trois repas par jour. Jelena et sa soeur vont à l’école et les trois garçons travaillent, comme Slobodan, “dans le privé” – comprendre “au noir”. La famille trouve qu’elle s’en sort plutôt bien. On n’entend d’ailleurs aucune colère dans les voix de Slobodan et de Milijana.

Tous deux descendent de ces familles de Serbes de Macédoine qui avaient été encouragées par le roi Alexandre Ier de Yougoslavie à s’installer au Kosovo dans les années 1930. Le grand-père de Slobodan s’était vu offrir “2 hectares de terre arable, 5 hectares de forêt et 20 pruniers”. Le petit-fils vivait encore là en 1999, dans une maison construite en 1974 “avec tous les permis nécessaires”.
“PAS DE ÇA POUR MES ENFANTS”
Milijana, elle, a laissé “deux appartements” à Klina. Lui espère que ses terres prendront de la valeur et qu’il pourra les vendre. Sa maison a, selon lui, été détruite. Elle attend une bonne proposition pour ses appartements. Récemment, un avocat l’a appelée pour lui transmettre une offre : 300 euros le mètre carré. “Dérisoire”, soupire-t-elle.

Si ces réfugiés ont pleuré lors de la proclamation de l’indépendance du Kosovo, ils n’envisagent pas d’y remettre les pieds. “Jamais”, assure Slobodan. “J’ai toujours connu des tensions entre Albanais et Serbes ; on a appris à vivre avec ça, mais je ne veux pas de ça pour mes enfants”, assure-t-il. Ils n’avaient d’ailleurs pas prévu de participer à la manifestation organisée, jeudi 21 février à Belgrade, pour protester contre l’indépendance du Kosovo.

Slobodan se dit attaché aux monastères des enclaves serbes. Il aimerait qu’ils soient protégés. Mais par-dessus tout, son souhait est de voir son pays, la Serbie, adhérer à l’Union européenne : “Je veux pouvoir me déplacer librement et prier où je veux.” “Dans dix ans, peut-être que ce sera possible”, prédit-il dans un accès d’optimisme. Cinq minutes plus tôt, il pronostiquait plutôt une guerre au Kosovo “dans moins de vingt ans”.

Auteur: Eric Collier 

Source: Le Monde