Lipjan, 19 décembre 2007 – Environnement hostile, insécurité, incitations à vendre leurs maisons : huit ans après la guerre, les derniers Serbes quittent la province à majorité albanaise, avant son indépendance programmée.

Avec ses murs recouverts de crépi blanc, la maison est semblable à toutes les autres de la ruelle boueuse où pataugent des troupeaux d’oies. Un village serbe typique. Mais sur le pas de la porte, le nouveau propriétaire arbore fièrement le plis, le bonnet blanc traditionnel des Albanais, et à côté de l’entrée trône un calendrier montrant une jeune femme en uniforme embrassant le drapeau rouge albanais frappé de l’aigle à deux têtes.

«La guerre est finie et je n’ai fait de mal à personne. Alors pourquoi aurais-je hésité à venir habiter ici ?» explique avec un air matois Milaim Beqa. Ce sexagénaire et sa femme, avec un de leurs fils, leur bru et leur petite-fille, se sont installés au printemps à Gracko. C’était encore un hameau presque exclusivement serbe de la périphérie de Lipjan, l’une des dernières communes encore multiethniques du centre du Kosovo. Milaim a acheté la maison 25 000 euros à un vieux couple de paysans serbes partis rejoindre leurs enfants à Nis (Serbie). En moins de deux ans, cinq des quelque soixante maisons de Gracko ont ainsi changé de mains.

Aucun avenir

«Cet Albanais a l’air d’être un bon voisin et nous nous saluons tous les matins mais d’autres vont venir : ils se sont installés d’abord aux entrées du village puis maintenant au centre et peu à peu, tout sera à eux», soupire Slavica Miloslavljevic, 69 ans, qui habite la maison voisine. Comme les autres habitants de la ruelle, il attend désormais «une bonne offre» pour quitter les lieux. Son fils, technicien en télévision, fait déjà la navette avec Mitrovica, dans le nord du Kosovo, où résident 60 000 Serbes dans un territoire limitrophe de la Serbie. Lui s’est accroché tant qu’il a pu, mais il a fini par se résigner : «Il n’y a plus aucun avenir» pour les quelque 50 000 Serbes vivant sous la protection des troupes de l’Otan (Kfor) dans les enclaves du centre et du sud de cette province placée sous administration de l’ONU après le retrait des forces de Belgrade au printemps 1999.

Plus de 200 000 Serbes avaient pris la route de l’exil juste après la guerre. Depuis, l’exode continue, discret mais régulier, avec des pointes dans les moments de crise comme après les émeutes antiserbes de mars 2004 qui avaient fait une trentaine de morts. Le mouvement risque de s’accentuer alors que le Conseil de sécurité de l’ONU entame aujourd’hui le débat sur le statut final de cette province du sud de la Serbie. L’indépendance, voulue par les Albanais, qui représentent désormais 90 % de la population, devrait se concrétiser dès le printemps 2008.

«Nettoyage ethnique»

«Pendant huit ans, l’ONU et l’Otan n’ont pas réussi à assurer une vie normale aux Serbes. Alors comment imaginer que ceux-ci puissent vouloir rester dans un Kosovo indépendant s’ils ont une occasion de partir ?» explique, fataliste, le jeune pope Sinisa Milenkovic. Des soldats finlandais de la Kfor installés sur un mirador veillent sur l’église et les petites maisons du quartier serbe, un ghetto en plein centre de Lipjan. 2 000 personnes y vivent, surtout âgées. Avec ceux des villages avoisinants, ils ne sont plus que 9 000 Serbes dans la commune, sur un total de 85 000 habitants. Les Serbes formaient auparavant la moitié de la population. Si l’on compte les Roms, les Ashkalis (Tsiganes albanais), les Goranis (slaves islamisés), les Turcs et quelques Croates, les minorités représentent un quart de la population locale. Toutes vivent sous pression de la majorité albanaise.

«C’est un nettoyage ethnique par l’argent, moins spectaculaire mais tout aussi systématique que celui mené auparavant par la terreur. Enfin, il a au moins le mérite d’assurer un capital à ceux qui partent», reconnaît un expert de la Minuk, l’administration des Nations unies pour le Kosovo. L’un des objectifs du protectorat était de garantir les droits des minorités, notamment les Serbes. Ils ont des sièges réservés au Parlement kosovar, et un système de double majorité leur assure qu’aucune loi les concernant ne peut être votée contre leur gré. Le serbe reste la langue officielle, avec l’albanais. Le plan d’indépendance sous tutelle concocté par l’ONU accroît encore ces garanties.

Mais les bonnes intentions de la communauté internationale se fracassent quotidiennement sur la réalité des rapports de forces. Un règlement de la Minuk en vigueur depuis 2001 stipule ainsi que «la vente des biens immobiliers est interdite dans les zones où les minorités sont majoritaires» à moins d’une autorisation particulière. Mais celle-ci est désormais accordée presque systématiquement après un entretien mené avec l’acheteur et le vendeur pour s’assurer «du caractère pleinement volontaire de la transaction». «Empêcher de vendre celui qui veut vendre, c’est revenir au socialisme de Tito», s’exclame Shukri Buja, 42 ans, le nouveau maire de Lipjan, élu début décembre sous l’étiquette du PDK (Parti démocratique du Kosovo) du Premier ministre Hashim Thaci (ex-UCK).

Exactions

Ancien commandant de la guérilla, le premier citoyen de Lipjan sait qu’il doit rassurer et répète à tout-va que son «premier objectif est d’éviter tout dérapage avant l’obtention du statut final et de garantir la multiethnicité de la commune»… Encore installé au siège local du parti dans un bureau orné de photos de «martyrs pour la libération des terres albanaises» posant en treillis, kalachnikov à la main, l’ancien guérillero assure même être «le mieux à même de garantir la sécurité». Il fut un témoin à charge au procès Milosevic à La Haye pour raconter les nombreuses atrocités commises dans la zone par les forces serbes pendant la guerre. Mais dans cette région où, après l’arrivée des troupes de l’Otan, la guérilla régnait en maître, beaucoup accusent les commandants de l’UCK d’avoir couvert l’enlèvement et l’assassinat de nombreux Serbes. A l’époque, ces exactions furent dénoncées par la Minuk comme «systématiques et organisées afin de chasser la population non albanaise».

«Vie parallèle»

«Comment pourrions-nous ne pas être inquiets alors qu’à Pristina comme à Lipjan les anciens chefs de la guérilla s’installent au pouvoir ? Surtout après ce qu’il s’est passé à Gracko», témoigne Zoran Cirkovic, chef du village et instituteur d’une école qui se vide inexorablement. A peine une quarantaine d’enfants, alors qu’ils étaient plus du double avant la guerre. Sur le mur de l’école, une plaque de marbre pourpre rappelle les noms des cinq habitants tués par «l’agression de l’Otan» au printemps 1999 et ceux des dix-neuf villageois assassinés en juillet 1999 «par la terreur albanaise». Deux autres jeunes ont été tués en 2001. «C’est beaucoup de morts pour un si petit village. Nous avons payé un prix très lourd pour rester ici», explique l’instituteur.

Lors des émeutes de 2004, le village de Gracko fut assiégé pendant près de deux jours avant que n’arrivent les soldats de la Kfor. Depuis, les violences ont cessé mais les intimidations continuent. Ainsi l’an dernier, à la veille du Jour des morts, une vingtaine de tombes furent profanées et le petit cimetière entouré de mines antipersonnel. Dans la journée, les paysans continuent de travailler leurs champs ou se rendent à Gracanica, la grande enclave serbe du centre du Kosovo, distante d’une dizaine de kilomètres, pour faire leurs courses. Mais dès la nuit tombée, plus personne ne sort du village. C’est une vie parallèle, comme «dans une prison à ciel ouvert», où l’on écoute la télévision serbe, où l’on utilise le réseau de téléphone mobile serbe et où les voitures portent toujours les vieilles plaques yougoslaves.

Pour les Serbes qui habitent Lipjan, la situation est meilleure, même si personne n’a oublié les violences de 2004, la fuite précipitée dans la nuit, les maisons brûlées. «Avec l’aide de l’ONU, elles ont été reconstruites, mais à quoi bon puisque leurs habitants y restent cloitrés», soupire le pope. Longtemps condamnés à circuler par les chemins boueux entre les maisons plutôt que d’emprunter les artères principales, les Serbes de Lipjan se hasardent maintenant au centre-ville dans les rues grouillant de monde, bordées de cafés et pizzerias. «Mais nous faisons toujours attention à parler le moins possible en serbe quand nous croisons des groupes de personnes», soupire Ivana Vlasic, employée à la mairie au titre du quota réservé aux minorités. Avec ses collègues albanais, les rapports sont courtois et ils parlent entre eux aussi bien en serbe qu’en albanais. Mais dans les occasions officielles, chacun utilise sa propre langue, avec interprète. Et l’on ne se fréquente jamais hors des heures de travail.

Les enseignants, médecins ou autres fonctionnaires de l’ex-administration serbe continuent à être payés par Belgrade, qui tient à maintenir sa présence étatique au Kosovo et offre un double salaire en prime de risque. Les médecins serbes de la ville, une bonne douzaine, touchent ainsi près de 1 000 euros par mois, autant qu’un ministre kosovar. Par intérêt bien compris, tous ceux-là comptent bien rester jusqu’au bout. «Nous ne parlons jamais entre nous de l’indépendance», explique le docteur Zoran Trajkovic qui, comme beaucoup d’autres Serbes, veut croire que «jamais la Russie ne laissera faire ça». Mais la présence serbe s’amenuise de jour en jour, hors des quelques grandes enclaves quasi monoethniques, institutionnalisées par le futur plan de décentralisation concocté par l’ONU.

«Il faut maintenant ouvrir une école albanaise à Gracko», assène Milaim Beqa, las de devoir chaque jour conduire en voiture sa petite-fille à l’école de Lipjan. C’est une albanisation rampante, tranquille et débonnaire mais implacable. Des Albanais ayant tout perdu dans la guerre sont aidés financièrement pour s’installer dans des villages serbes en payant les maisons au prix fort. «Belgrade va manipuler les Serbes du Kosovo pour saboter l’indépendance et nous devons occuper le terrain dans certaines zones cruciales», reconnaît un homme d’affaires albanais de Lipjan.

Quant aux retours de Serbes exilés, ils restent exceptionnels malgré les aides généreuses de la communauté internationale. Un programme avait ainsi été lancé à Konjuh, autre village de la périphérie de Lipjan. Une douzaine de maisons de brique ont été édifiées en plein cœur du hameau en lieu et place de celles brûlées en 1999. Elles sont dotées de tout le confort avec frigos et machines à laver. L’inauguration s’est déroulée en grande pompe, début décembre. Mais depuis, ces maisons ont été désertées. «Le dernier des Serbes est parti une semaine plus tard, en emportant tout ce qu’il pouvait emporter», explique Azim Haliti, un voisin, qui assure «regretter sincèrement» leur départ : «Désormais, la communauté internationale s’intéresse surtout à eux. S’ils étaient restés, nous aurions peut-être enfin eu le tout-à-l’égout.»

Source: Libération